Il y a quelques jours, une charmante dame de mes relations me demanda comment j’allais. Je lui répondis sobrement que je rencontrai quelques soucis. Aussitôt, elle me décrivit les siens avec moult détails. Un tel scénario, nul n’a pu y échapper. Des monologues qui se déguisent sous la forme d’un dialogue sont légions. Et je crains fort d’en être aussi quelquefois l’acteur involontaire. Notre civilisation, et particulièrement notre société, souffre d’une incapacité au dialogue. Que ce soit les tensions internationales, les débats politiques, les négociations sociales, les rapports de voisinage ou familiaux, les conflits existants résultent le plus souvent d’un refus d’entendre l’autre, de comprendre ce qui le différencie de soi. A tel point que les médiateurs et psychologues semblent être des professions qui ont le vent en poupe ces temps ci.

Mes engagements professionnels actuels sont le fruit de multiples observations personnelles où j’ai été frappé par cette surdité généralisée. Les certitudes des uns se heurtent à celles des autres sans autre remise en question. L’histoire rend compte tout au long de son cours de ces phénomènes d’immobilisme qui ont retardé certaines avancées. Et la science n’échappe évidemment pas à cette règle infortunée.

Le premier Ministre a décidé il y a quelques mois de lancer un débat national sur les nanotechnologies. Les critiques se multiplient quant à son déroulement. Un article écrit notamment par deux amies, Bernadette Bensaude-Vincent et Dorothée Benoît-Browaeys, exposent les raisons de cet échec qui est loin d’être une première dans ce domaine :

« L'enlisement du débat nano de la CNDP pose une question de fond : quel est l'objectif poursuivi ? Il semble bien que le débat n'a été conçu ni pour les citoyens ni par eux. La discordance est flagrante entre leur questionnement politique (qui oriente les recherches ? qui les paie ? pour quoi faire ?), qu'on retrouve dans la plupart de débats sur les nanos de par le monde, et l'orientation donnée par les technocrates » (Le Monde, 19/02/10). Dans ce même article, les auteurs soulignent des évidences : « l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) n'a pas de mission de débat public, contrairement à la plupart de ses homologues européens (Danish Board of Technology, Rathenau Institute)... Ainsi manque-t-on dans l'Hexagone toute occasion de mise en culture de l'innovation ».

En préparant avec Sapience le 8e forum « Sciences & défis du XXIe siècle », je ne peux m’empêcher de retracer fièrement les 7 années précédentes où de nombreux sujets ont été mis avec succès en débat. Mon engagement, certes, demeure bien modeste et, à l’heure où j’écris ces lignes, je suis loin d’être certain de pouvoir poursuivre durablement ma tache. Si la crise a frappé une partie de l’économie du pays, la culture, et particulièrement la mise en débat public ont été parmi les premiers à souffrir de réductions budgétaires draconiennes dans une indifférence générale. Avec DEFISMED, j’ai l’occasion d’initier un nouveau type de dialogue, plus complexe, plus ambitieux aussi puisqu’il s’adresse à différents niveaux de cultures. Il n’en reste pas moins que je suis plus que jamais convaincu de la légitimité de ce genre d’entreprise, mettre en relation des parties de la société qui ne se rencontrent ni sur le plan des idées, ni a fortiori physiquement.

Je ne suis bien évidemment pas le seul à soutenir le débat public. Outre l’association Vivagora, j’aimerais illustrer la qualité de deux initiatives à travers le site de deux amis. Le premier s’efforce de promouvoir un débat construit sur certaines avancées scientifiques. Le second défend la tolérance active. Rendez-vous sur leur site et voyez combien il est possible, avec très peu de moyens, d’apprendre à dialoguer.

Dans le même sens, un ouvrage particulièrement intéressant vient d’être publié, qui offre une « disputation » qui invite le lecteur à réfléchir sur le « sens de l’univers » à partir de deux approches différentes émanant l’une d’un astrophysicien renommé, l’autre d’un théologien physicien. Ce livre illustre parfaitement ce que Sapience et moi-même développons depuis 3 années avec le forum « Les religions à l’épreuve de la science ».

Lorsque se représentera une personne soucieuse de me faire part dans un long monologue de ses préoccupations du moment, je lui ferai partager quelques-unes des tragédies qui frappent ce monde et qui doivent continuellement nous rappeler combien nos souffrances doivent être partagées elles aussi dans le respect des autres.