Ce mois de novembre 2008 demeurera personnellement une période d'enseignement en de nombreux points. Tout d'abord, il y eu la rencontre des Prix Nobel de science que sont Albert Fert, Yves Chauvin et Jean Jouzel (ce dernier que j'avais toutefois déjà rencontré à Grasse il y a quelques années lors d'une table ronde). Ces hommes sont charmants, simples, frisant même une modestie qui ajoute à leur éclat. J'avais devant moi la consécration de carrières de chercheur, des hommes qui ont fait la Une des journaux du monde entier, récompensant des décennies de travaux dans des champs qui échappent la plupart du temps au simple profane que je suis. Moments délicieux que ces discussions privées et ces débats publics où chaucun aura pu mesurer combien ces égéries de la science n'en sont pas moins des hommes guère différents de nous dans leurs préoccupations quotidiennes. Tout ce que j'écris là est évident, mais dans un monde qui a tendance à transformer les réalités, il était bien de le préciser.

Au cours de cette animation, mon esprit voyageait régulièrement vers Nice et le 6e Forum "Sciences & défis du XXie siècle" que le hasard des dates faisait coïncider avec les rencontres organisées par l'association Scientipole. Pour la première fois en 6 ans, je n'étais pas au coeur de ce Forum qui a vu tant de débats remarquables s'y dérouler. Comble de malchance, je n'aurais pas eu le bonheur d'y retrouver Jean-Marc Lévy-Leblond qui a accepté de participer au débat sur "Le partage des savoirs". Néanmoins, je me souviendrai sans doute longtemps de ce bonheur d'avoir concourru à la réalisation de deux événements "Science & Société" parallèles, renforçant ma conviction que ce type de rencontres est en plein essor en France.

Preuve que cette conviction est fondée, la Ministre de la Recherche Valérie Pécresse a inauguré la Conférence européenne "La Science dans la Société" en annonçant avoir la volonté désormais de soutenir un tel dialogue. Comment ? Par quels biais ? Cela n'a naturellement pas été précisé, mais l'intention a été affichée. D'ailleurs, l'Agence nationale de la Recherche prépare pour 2009 un Appel d'offres en ce sens. Ces deux jours de Conférence m'auront à la fois permis de mesurer combien le mouvement "Science dans la Société" n'a rien de fictif mais aussi combien il est encore balbutiant dans ses applications. Ce qui a été flagrant et parfaitement souligné par un spectateur, c'est l'absence à la tribune de représentants de la société elle-même. Si les intervenants représentaient tous brillamment la Science, aucune association n'était là. Dès lors la question à plusieurs reprises soulevée par des experts "Qu'est-ce que la Société ?" montre combien engager un tel dialogue nécessite encore un long chemin. Suis-je le seul à avoir noté que la Ministre allemande de la Recherche n'a pas prononcé une seule fois dans son discours le mot "Société" ? Je ne cache pas qu'avec des personnalités telles que Jean-Pierre Alix qui a préparé avec son équipe, et conduit de manière exemplaire cette Conférence, nous parviendrons à avancer. Au final, celui-ci a lancé envers le public un appel à propositions pour concrétiser sur le terrain un tel dialogue. J'ai mis en avant une expérience qui m'a conquis, bien que conclut dans un contexte mouvementé, celle de la participation des scolaires dans la réflexion sur les implications de la Recherche dans notre société. Certains d'entre eux étaient d'ailleurs présents à cette conférence, en provenance d'Evry, de Saint-Germain-en-Laye et même de Cagnes-sur-mer non loin de chez moi.

Quelques jours auparavant, je me présentais à Evry pour réaliser pour le compte du Genopole une série de trois débats entre scolaires et experts autour de la Science. La veille de mon départ, j'apprenais que Pierre Tambourin, Directeur du Génopole, décidait d'annuler deux des débats, faute de public. Au-delà de ma déception et de celle des élèves qui avaient préparé soigneusement ces rencontres, nous avons pu nous mobiliser sur le 3e débat avec la participation de collégiens d'Evry issus de milieux défavorisés, et de lycéens de Saint-Germain-en-Laye de toute évidence de familles bien plus aisées. Le débat, en présence de Patrick Gaudray, Gianni Giardino et Pierre Tambourin, avait quelque chose de surréaliste. Aux côtés des collégiens quelque peu agités et chahuteurs, les lycéens ont présenté leur exposé sur "les mères porteuses" avec brio et distinction. Dès lors s'est engagé un dialogue imporbable entre les deux groupes : "C'est quoi la gestation pour ... autrui, M'dam ?" s'exclamait un collégien. J'ai laissé ces échanges se poursuivre, reprenant quelque peu quelques collégiens un peu trop excités, surtout face au calme imperturbable des lycéens. Je pense pouvoir affirmer que nous avons tous été séduits par ce dialogue spontané. Il est utile de préciser que cette vingtaine de collégiens était venue sans accompagnement d'enseignant, par leur seule volonté, et que 90 % d'entre eux sont restés jusqu'au bout, un vendredi soir.

Il serait bien présomptueux de tirer de cette soirée une leçon quelconque. Il est en tout cas certain que cette expérience montre que des jeunes, même issus des cités, peuvent s'intéresser à la science, à ce qu'elle soulève comme questions. La journée nationale organisée par le Comité consultatif national d'éthique l'a une nouvelle fois montré avec la participation de classes de toute la France venues présenter leurs réflexions sur les questionements éthiques soulevés par certaines recherches sur le vivant, le tout animé brillament par mon ami Pierre Le Coz. Des Prix Nobel, en passant par tous ces experts européens, jusqu'à ces scolaires, je me dis que cette Société qui déconcerte est bien là, rassemblant ceux et celles que le milieu et le destin ne préparent pas forcément à se croiser, mais que des initiatives comme celles de Scientipole, Genopole et Sapience encouragent pour le meilleur. Espérons qu'il y ait de nombreuses suites.