Il y a quelques jours, j’écoutais successivement un ancien dirigeant de la FAO et un écologiste notoire dénoncer, à travers la crise financière internationale actuelle, la remarquable faculté de nos dirigeants politiques dans le monde à se mobiliser. Non pas tant que cette réaction ne soit pas impérative. Elle l’est, assurément. Non, il s’agissait surtout pour les deux détracteurs de montrer que ces mêmes autorités politiques n’ont jamais été capables de se mobiliser de manière équivalente pour enrayer la mortalité infantile causée par la faim, ou l’emballement climatique alimentée par nos activités.

De telles remarques sont loin d’être dénuées de sens. Quelques dizaines de milliards de dollars par an suffiraient à freiner considérablement le rythme épouvantable d’un enfant mourant de faim toutes les 5 secondes. La somme aurait pu paraître faramineuse à l’heure où les économies mondiales occidentales globalement peinaient à retrouver leur souffle. Que dire dès lors de ces centaines de milliards de dollars qui vont être engagées par les Etats pour tenter d’enrayer une crise économique majeure ? Faudrait-il attribuer à ces enfants une valeur monétaire pour sensibiliser nos autorités ? Ne vont-ils pas être les premiers à payer cette solidarité inetrnationale qui ne les concerne pas ?

Je n’ai jamais goûté aux raccourcis faciles. Je pense, par exemple, qu’il ne suffit pas de décider de verser quelques dizaines de milliards de dollars pour prétendre effacer la faim inéluctable dans le monde. L’essentiel est d’accompagner cette décision de structures et de moyens qui permettent à la fois de vérifier que cet investissement serve effectivement ces malheureux enfants, mais aussi et surtout d’empêcher qu’une telle misère ne se reproduise. Or, cette interrogation, je me la pose de manière similaire à propos de cette crise financière.

Comme beaucoup de gens, je ne cache pas ma révolte de constater qu’il faudra se rendre solidaire financièrement d’une Finance qui s’est comportée scandaleusement. Néanmoins, ceci est un autre problème. Je suis prêt en revanche à comprendre que je n’ai pas le choix et que l’effort financier des Etats va peut-être sauver à moyen terme une économie chancelante et qui va basculer dans son balancement le destin de nombreux individus dans un cauchemar sans que ces derniers n’aient une quelconque responsabilité dans ce mauvais sort. Si je condamne une personne qui adopte une attitude provocante à mon égard, je serai le premier à l’amener aux urgences si celle-ci subit un accident grave causée par cette même attitude.

Ce qui me préoccupe, c’est la leçon que les autorités politiques, et éventuellement le monde de la Finance (mais là j’ai plus de doute), tireront de cette crise, une fois celle-ci résorbée. La mobilisation financière extraordinaire que les Etats manifestent pour sauver cette Finance piteuse sera-t-elle accompagnée de mesures permettant que de telles dérives ne se reproduisent pas ? Toutes les valeurs, l’idéologie véhiculées par cette même Finance et certains dirigeants et qui reposent sur un productivisme exacerbé et l’accumulation de gains considérables seront-elles révisées ?

Et c’est bien là, à mon sens, que cette crise financière se positionne de manière extraordinaire dans le destin de l’humanité ? Il apparaîtra certainement comme une grande leçon que ce sont ces mêmes valeurs entretenues depuis si longtemps qui n’ont non seulement pas empêché des millions d’enfants de mourir de faim pendant des décennies, mais qui sont responsables du changement climatique. L’humanité sera-t-elle seulement en mesure de méditer sur cette leçon ? En aura-t-elle la possibilité ?

Au cœur de la 2e guerre mondiale, les USA faisaient appel à une mobilisation scientifique sans précédent pour fabriquer la bombe atomique et contrer l’Allemagne nazie soupçonnée d’avoir les mêmes prétentions. La face du monde en a été définitivement changée. Ce même monde montre aujourd’hui qu’il est capable de se mobiliser financièrement pour faire face à une menace toute aussi financière. Soyons bien conscients que la bombe financière mise à jour qui a déclenché cette mobilisation est le fruit non seulement d’exaltés du capitalisme mais d’un ensemble de comportements individualistes et irraisonnés dont je fais partie. Car cette bombe est aussi le produit de mon égoïsme ajouté à tant d’autres, et dans laquelle viennent se confondre des drames universels tels que la misère et le changement climatique. Si moi, et tant d’autres personnes qui prenons conscience de nos responsabilités, ne voulons pas détenir au nom de l’histoire le poids d’une catastrophe planétaire, nous devrions d’ores et déjà opérer profondément un examen de nos consciences et agir pour que cette bombe à fragmentations qui dépasse la seule Finance n’éclate pas.