Alors que je prépare activement le Forum "Les religions à l'épreuve de la science", je tombe par hasard sur une chonique du sociologue des sciences Bruno Latour écrite dans La Recherche et récemment rééditée dans un livre ("Chroniques d'un amateur de sciences", Mines de Paris, 2006). Celle-ci est intitulée "La science est-elle plus spirituelle que la religion ?" et le sociologue, dans un style brillant, décide de reformuler le rapport entre la science et la religion :

On n'a plus à opposer ceux qui savent et ceux qui croient; ceux qui s'occupent de la matière visible et ceux qui recherchent l'esprit invisible; ceux qui s'intéressent au comment et ceux qui veulent le pourquoi; ceux qui disent comment va le ciel et ceux qui montrent comment aller au Ciel, selon le mot de Gallilée. Ce sont les savants, au contraire, qui s'occupent d'accéder à ce qui est visible et encore inaccessible, ce sont eux qui, par le fragile cheminement des preuves, pavent les chemins qui mènent à ce qui était jusqu'ici et lointain et absent. Et ce sont les religieux, à l'inverse, qui s'attachent à ce qui est maintenant déjà présent, si proche et que l'on oublie par égarement ou, selon leur expression, par péché.
> Voilà qui promet plus de "jubilation" que l'actuel compromis entre une science qui se prend pour la religion mais sans donner le sens de l'existence, et une religion qui prétend donner le sens mais en perdant la raison.

Est-ainsi que désormais le rapport science et religions doit être posé ? Personnellement, un double sentiment m'habite à la lecture de cette chronique. Le premier est de l'ordre de la séduction. Je suis d'avis que notre société a tout intérêt à réexplorer les contenus de notre savoir, ce que les sciences ont rendu "visibles" et partager cette exploration à la lumière des sciences religieuses. En revanche, je suis beaucoup plus perplexe quant au monopole que les religieux devraient laisser à la science pour explorer ce qui nous est encore "invisible" ou "éloigné". C'est là même une des questions majeures que j'aimerais poser lors de ce Forum. Ces notions d'"invisibilité" et d'"éloignement" ont-elles seulement un tronc commun entre scientifiques et religieux ? Pour pasticher (bien modestement) le style de Bruno Latour, j'aimerais lui dire que l'invisible n'est peut-être pas seulement ce que nous ne voyons pas encore, mais aussi ce que nous (et en l'occurence la science) ne savons pas voir. Les limites à la visibilité ne sont peut-être pas si éloignées que cela.